Le journal quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (nom de plume Louis Arjaillès). Maison de confiance depuis 2007.

"La gravité est le plaisir des sots"
(Alexandre Vialatte)


mardi 5 décembre 2017

The Music Lovers


Richard Chamberlain est Tchaïkovski

Il m'est à tout jamais impossible d'établir une critique, d'avoir le moindre jugement cinématographique sur ce film de Ken Russel, réalisateur provocateur, sulfureux, de films que certains encensent et que d'autres rangent au rayon des colifichets, de l’esbroufe, du clinquant.
La scène de la lutte des deux hommes nus (Oliver Reed et Alan Bates) dans Love (Women in love 1969) défraya la chronique et Les diables (The Devils 1971) attirèrent un public heureux de voir enfin à l'écran du sang, du sexe et des larmes, cocktail enivrant dans le paysage cinématographique de l'époque ou, pourtant, Peckinpah...
Entre ces deux films sortit The Music Lovers (La symphonie pathétique, bio plus que romancée de Tchaïkovski, où Russel osait aborder de front l'homosexualité de l'immense compositeur russe, soigneusement occultée dans les hagiographies tournées en URSS.
Je ne sais dans quel état je trouverais ce film si je le voyais aujourd'hui : j'en garde le souvenir d'une fresque flamboyante, épique, délirante et la scène où Glenda Jackson se donne en proie aux pensionnaires de l'asile d'aliénés où elle finit ses jours m'a marqué à tout jamais.
Je suis presque sûr que ce Music Lovers n'est un bon film que dans mon souvenir, tant j'ai trouvé de fort mauvais goût, à la nouvelle vision de films comme Mahler et l'impayable Lisztomania du même réalisateur.
Mais, voyez-vous, ce film est intimement lié à mes premiers émois d'adolescent assumant sans peine (ça existe ! et dans le contexte post-soixante huit, cela semblait simple) sa différence.
Je le vis dans un cinéma de Cannes, le Star, en compagnie de B. que j'aimais ce jour-là : le cinéma était "permanent" et nous étions étions tellement émus, à la limite de la commotion, que nous décidâmes de rester à la séance suivante.
Encore sous le choc, nous fûmes obligés de sortir pendant les avant-programme (dessins animés, actus et "réclames") car nous voulions rester "dans le film".
J'achetai peu après la bande originale (dirigée par André Previn) que j'écoutais inlassablement.
Je me souviens que K. vint un soir dans ma chambre, à côté du salon où mes parents regardaient la télévision, qu'il s'allongea sur le lit pour écouter le disque et que nous partîmes précipitamment, fonçant dans sa "mini" pour aller jouir ensemble au Cap d'Antibes, moi et lui qui était un tombeur de filles réputé dans notre cercle d'étudiants.
Je me rappelle aussi d'A., dont je scrutais les penchants avant de me lancer, et qui caressa la photo de Richard Chamberlain sur le carton glacé de la pochette et me dit "il est beau", me libérant de mes douloureuses interrogations.
Comment voulez-vous que j'aie une approche purement cinématographique de ce que je considère comme l'un des plus beaux films du monde ?

Ce n'est que bien des années après que j'appris "officiellement" l'homosexualité de R. Chamberlain : tout s'expliquait !

Nota bene

C'est l'un des tout premiers billets de ce blog, publié il y a dix ans et quelques jours. 
Depuis lors est sorti un DVD de bonne facture : le film a plutôt bien traversé les années et se laisse voir sans déplaisir.
Pour moi, évidemment, c'est autre chose.

Bonus :
l'Ouverture du ballet Romeo et Juliette revient, lancinante, à plusieurs reprises dans le film. En voici une belle interprétation par le Royal Concertgebouw Orchestra(Amsterdam) dirigé par Andris Nilson.


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