Blog superfétatoire et sporadique entièrement rédigé en français par Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 21 mars 2011

Louis deuxième époque I Littératures

De tout temps Louis fut lecteur avide.
Il était attiré, comme aimanté, par la chose écrite.
Enfant, il s'était plongé dans de vieux romans de cape et d'épée, du "Bossu" de Paul Féval à la série des "Pardaillan" de Michel Zévaco, fleurons de cette "bibliothèque verte" qui faisait alors les joies adolescentes.
Quand il prit conscience de sa sexualité différente, il alla chercher chez les grands auteurs une bienveillante complicité.
Si "Les amitiés particulières" l'émurent, lui faisant prendre conscience qu'il n'était pas seul au monde, il eut soif de lectures plus subversives et découvrit que le Marquis de Sade ne négligeait pas les amours masculines dans ces ouvrages sulfureux que les lycéens évoquaient d'un air entendu.
Comme d'autres dissimulent les revues égrillardes, il s'était aménagé une cachette pour dissimuler l'enfer de sa bibliothèque.
Il lisait nuitamment, jusqu'à une heure avancée, muni d'une lampe de poche afin de n'être pas surpris en flagrant délit d'éveil, la nature de ses lectures étant susceptible, en outre, de lui attirer bien des ennuis.
Plus que les romans de Peyreffite, chez lequel il trouvait une certaine aigreur, une propension à cancaner qu'il n'aimait guère, il appréciait l'œuvre de Gide dont il avait lu d'une traite "Les faux monnayeurs" où il s'était reconnu.
Il lui semblait donc tout naturel, empreint de cette littérature complice, d'avoir lui aussi, en milieu scolaire des amitiés amoureuses.
Il se surprit même à rêver d'internat, lui dont le père avait autrefois évoqué ce type d'établissements à l'issue d'une grosse colère, laissant entrevoir l'éventualité d'une mise en pension en châtiment suprême.
Quand il promenait son regard sur la salle de classe, il s'attardait sur tel ou tel de ses camarades plus avenant qu'un autre, le couvrant en pensée de mille baisers, lui déclarant in petto son amour éternel, lui conférant le rôle du héros dans son roman personnel.
A la bibliothèque municipale, dans l'étroit couloir bordé des rayons "auteurs français", il tomba un jour nez à nez sur un "seconde" qu'il avait peu de temps auparavant repéré dans la cour du lycée.
Ce "grand" de quelques mois plus âgé le séduisait : le visage était encore celui d'un enfant qui contrastait avec l'allure assurée d'un homme en devenir, jeune lycéen svelte, fragile et fort à la fois.
Il s'avisa que le garçon venait d'extraire des étagères un roman que Louis n'avait pas lu : "Les mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar.
Il en connaissait cependant le sujet, inspiré par l'amour de l'empereur romain pour le bel Antinoüs.
Le trouble le saisit dans l'étroit passage, accru par la promiscuité qui l'unissait au garçon dont un étrange clair-obscur magnifiait les traits.
L'adolescent le toisa un instant –pensez, un "troisième" !- pour se radoucir aussitôt :
-"Tu l'as lu ?" questionna-t-il, souriant.
Louis bredouilla que "non, pas encore, j'en ai entendu parler".
-"Prends-le alors, moi je l'ai lu trois fois, c'est super !"
Louis dit que c'était trop gentil et qu'il ne voulait pas l'en priver, mais le garçon insista et ajouta :
-"Lis-le, comme ça je pourrai en parler avec quelqu'un.
Tu sais de quoi il est question ?
-"Oui, je sais" répondit Louis en confiance.
- "Je t'ai déjà vu, tu es en troisième."
Tu joues du piano, hein ?"
-"Oui.
Moi aussi je t'ai vu, quelques fois dans la cour."
-"Tu vas au "Milk" ?"
-"Euh, non, jamais, y'a pas de "troisième" là-bas."
Et Dominique –c'est ainsi qu'il se présenta- proposa de l'emmener dans cet antre de débauche sur son vélomoteur et de lui offrir un café.
Sur l'instable deux-roues, Louis s'efforça de se maintenir en équilibre, se refusant à prendre le conducteur par la taille, en un prudent "on ne sait jamais".
Il fut très impressionné d'entrer pour la première fois dans ce bar de "grands".
Y régnait une ambiance bruyante de hurlements adolescents et de pop-music martelée par un juke-box mêlés; dans l'atmosphère se mariaient des odeurs de cigarettes et de marc de café.
Dominique entraîna Louis vers la mezzanine où des garçons jouaient à la belote avec moult éclats de voix.
Près de la fenêtre qui donnait sur une cour d'immeuble, ils s'attablèrent.
En bas, Dominique avait commandé deux cafés à une femme qui semblait être la propriétaire des lieux, lui demandant de les "marquer".
Il extirpa un paquet de Winston de son blouson, en offrit une à Louis qui n'avait jamais fumé mais la saisit comme s'il se fut agi de la chose la plus naturelle du monde.
Dès la première bouffée, il s'empourpra, suffoquant, déclenchant un rire moqueur de son nouvel ami, le plus beau rire qu'il ne lui avait été donné d'entendre.
Après cet intermède, alors que Louis s'évertuait à fumer en initié, Dominique se lança dans un quasi monologue sur le "plus beau roman qu'il ait jamais lu".
Comme s'il savait tout de son compagnon de table, il exalta l'amour solaire d'Hadrien pour l'éphèbe, cita d'autres ouvrages qui eurent paru sulfureux à plus d'un lycéen "ordinaire".
"Toi aussi, tu es comme moi, je le sais, je le ressens, je ne peux pas me tromper et je t'aime déjà, mon petit." conclut-il, laissant Louis médusé de tant d'aplomb.
Louis ne put que répondre que oui, il se sentait comme ça.
Le "grand" lui demanda "s'il l'avait déjà fait".
"Un peu.
Enfin, pas vraiment comme tu l'entends" s'entendit-il répondre.
Et dans sa voix sourdait comme une folle espérance : ce garçon que le hasard mettait sur son chemin serait-il celui avec lequel il pourrait sublimer ses plus secrets désirs ?
Dominique reprit d'un air déterminé :
-Nous le ferons, je t'apprendrai.
Tu seras mon ami et ce ne sera pas "un peu"; ce sera "vraiment".
Louis aurait voulu que ce fut là, maintenant, tout de suite.
Il désira s'unir pour de vrai à Dominique.
Il tint secrètes ses rencontres "pour jouir" avec Eric, là-bas, dans le champ, près de la plage, ses étreintes brutales avec Hassan dans les sous-sols empuantis de relents d'urine de chats et d'odeurs de moisi.
Il pressentait que le miracle qu'il appelait de ses vœux allait se produire bientôt, et que rien ne devait le flétrir.
-"Mes parents s'absentent toute la journée, le dimanche" se contenta d'ajouter Dominique.

(A suivre)
S.Gay Cultes 2011

- Antinoüs - Musée National d'archéologie, Naples -



(...)le visage était encore celui d'un enfant qui contrastait avec l'allure assurée d'un homme en devenir.

6 commentaires:

Leav a dit…

J'ai vu la statue d'Antinous à Delphes et on comprend qu'Hadrien en soit tombé amoureux (du vrai).
Ce billet là m'a bien fait rire, merci !

Kynseker a dit…

Vous allez pouvoir trouver votre place sur les rayonnages de la littérature estampillée "gay". Mais au moins, ça sent la sincérité, l'expérience peut-être et la simplicité.

Les petits étaient culottés de ce temps-là et la littérature leur ouvrait les yeux bien plus vite que les débilités télévisuelles.

Je m'en fais la promesse: cet été je trouverais enfin le temps de lire "Les mémoires d'Hadrien" et les "Faux-monnayeurs".

S./Gay Cultes a dit…

@Leav : heureux de vous avoir diverti; c'est effectivement drôlissime.

@Kynseker : j'adore vos commentaires...

Stan a dit…

Drôlissime ?
Oh que non : jolie tranche de vie.
Vécue ?

Bashô a dit…

Mes condisciples de collège et lycée étaient bien plus puritains que ceux de Louis... Est-ce qu'il saurait ce qu'est devenu Dominique? De manière générale, garde-t-il contact avec ses ex-amants?

S./Gay Cultes a dit…

@Bashô : 1) Dominique est un acteur des prochains épisodes ; vous en saurez plus.
2) De manière générale, plutôt non.
Mais si la part fictive de Louis prend le dessus, nous aurons peut-être un beau mariage...
;-D